La fenêtre

Comme un lien de moi au monde,

J’ai toujours été frappé par les barreaux aux fenêtres.

Ça ne va pas.

Bien sûr, je comprends l’intention. Empêcher le passage. Mais ça ne va pas. Une fenêtre c’est une ouverture. Un lien entre moi et l’autre côté. Les barreaux coupent ce lien. Qu’est-ce qu’un lien coupé ? Ce n’est pas un lien. Qu’est-ce qu’une fenêtre barreaudée ? Ce n’est pas une fenêtre.

 

J’ai toujours été frappé par les sauts de loup devant une fenêtre. Vous savez, ces fenêtres enterrées.

Ça ne va pas.

Qui plus est, c’est drôle d’associer une fenêtre au loup. La fenêtre est un lien amical entre moi et le monde. Bien sûr nous pouvons être ami avec le loup, mais c’est plus rare. Et d’ailleurs une fenêtre enterrée, ça ne va pas. La fenêtre est une invitation au rêve de moi au monde. A-t-on déjà vu un rêve s’enfoncer dans les profondeurs de la terre ? Ce serait comme une mise en bière, non ? Pas tout à fait, mais c’est le début.

 

Une fenêtre, ça n’est ni trop grand, ni trop petit.

 

Les fenêtres, aujourd’hui, sont souvent petites. Surtout côté Nord. Il faut se protéger du froid, nous explique-t-on. Petites fenêtres au Nord, ou pas du tout, grandes baies au Sud, mais c’est plus cher. Aussi, la moyenne, c’est de petites fenêtres partout. Pour nous rassurer, des abaques, des R, des A et des B et autres symboles, très professionnels, nous disent que de petites fenêtres partout c’est juste comme il faut pour un ménage moyen sur la base d’un budget moyen. Mais personne n’est jamais moyen.

Ça ne va pas.

Une fenêtre, c’est une invitation à penser le monde. Une petite fenêtre c’est une petite invitation à penser un petit monde. Penser un petit monde c’est se protéger du grand monde. C’est normal, une petite fenêtre c’est comme une meurtrière ou un judas. Et justement une meurtrière ou un judas c’est pour refuser le monde. Ça ne va pas. Que serait-ce donc un lien fondé sur le refus entre moi et le monde ? Ce serait je crois bien l’expression du regret d’être né, non ?

 

Alors il y a les grandes fenêtres. C’est beau une grande fenêtre, c’est une baie. « Il admira la grande baie sur le jardin fleuri ». C’est moderne. C’est grand, ça peut même être très grand. Tout un mur ! Vraiment une très grande baie ! C’est bon une baie. Imagine ! Une très grosse baie !

Mais ça ne va pas.

Devant une si grosse baie, je serai un peu effrayé, un peu fragile, je serai comme un petit ver,… une sorte de ver dans le fruit ! A la merci d’un coup de bec !

Ça ne va pas, c’est trop.

Une fenêtre c’est une façon pour moi d’accueillir le monde. Alors c’est comme une rencontre. Il y a d’abord le regard porté entre lui et moi. Puis viennent les présentations où se prend la mesure de toute chose. S’apprivoiser disait le Renard ; créer des liens.

Ça irait, mais ça ne va pas, une trop grande fenêtre.

Comment s’apprivoiser si tout vient tout d’un coup ? Une trop grande baie, c’est plus que de la gourmandise, c’est se goinfrer. Et se goinfrer, c’est s’imposer, c’est dominer. Ce n’est pas un lien, ce n’est que du pouvoir,

Et le pouvoir…

C’est avoir peur de vivre…

 

Heureusement une fenêtre, c’est un lien équilibré entre moi et monde. C’est normal, je ne peux pas être le monde et le monde n’est pas moi.

Mon architecte, il aime les choses à la bonne dimension. Il m’a dessiné une belle fenêtre. Comme un lien d’amour entre moi et le monde. Mon architecte, il sait dessiner des liens d’amour, pour que je puisse habiter, respectueux et serein dans ce beau monde.

 

Texte : Thierry Ubrich
Dessin : Etienne Meyer